Platier
24 août. Angela Merkel considère que la question migratoire constitue pour l’Europe
un défi majeur, plus grave même que celui posé par la Grèce et l’avenir de l’euro.
Cette déclaration confirme le rôle de leader européen que s’est acquise la
Chancelière par ses succès mais aussi comme résultat des défaillances de ses
principaux partenaires. L’Allemagne envisage d’accueillir plusieurs centaines de milliers de demandeurs d’asile non sans susciter quelques réactions violentes de la part
de groupuscules d’extrême-droite. Elle va trouver là, tout comme l’Italie et l’Espagne,
un remède à sa panne démographique. Sa situation de quasi plein emploi, en fait
de pénurie de main d’œuvre dans de nombreux secteurs, facilite les choses. Peu
a été fait, en particulier en France, pour lutter contre le préjugé suivant
lequel l’accueil des migrants serait une charge, à court terme peut-être mais pas
à long terme, s’agissant notamment des réfugiés de Syrie qui appartiennent souvent
à des catégories bien formées. On pourrait aussi s’inspirer de l’initiative
italienne de revitalisation de villages dépeuplés. L’instinct de fermeture, le
refus de la solidarité que traduisait la proposition de quotas, n’est pas
seulement une honte pour les Européens, c’est aussi une occasion manquée, l’occasion
de retrouver le sens d’un projet collectif répondant à nos valeurs.
24 août 2015
21 juillet 2015
Quel gouvernement économique pour la zone euro? Suite.
Platier,
21 juillet 2015.
Ce
matin, Laurent Fabius a donné sur une radio une réponse à l’une des questions
contenues dans mon message d’hier en indiquant que le contrôle démocratique de
la zone euro pourrait être confié aux députés européens des pays membres de la
zone plutôt qu’à une assemblée nouvelle.
Par
contre, il n’a pas répondu à une question qu’à tort j’ai omis de poser hier.
Quid de l’Exécutif ? L’expérience de l’eurogroupe que nous venons de vivre
a démontré une fois de plus les impasses de l’intergouvernementalisme, chaque ministre
ajoutant ses exigences sans vision globale. Ne conviendrait-il pas de désigner
un ministre des finances qui serait en même temps vice-président de la Commission
sur le modèle de la Haute Représentante pour la politique étrangère ?
Président l’eurogroupe avec une autorité renforcée, il serait bien placé pour
assurer une relation harmonieuse entre une zone euro définie comme une
avant-garde et l’UE dans son ensemble. En présidant avec succès les derniers
sommets de l’euro, Donald Tusk vient de montrer qu’une personnalité venant d’un
pays n’appartenant pas à la zone euro pouvait agir dans l’intérêt de l’un et l’autre
cercle, donc dans l’intérêt commun européen.
20 juillet 2015
Quel gouvernement économique pour la zone euro?
Platier, 20 juillet 2015
Le président Hollande a saisi l’occasion que lui offrait
la crise grecque pour formuler dans le journal
du dimanche une proposition visant à corriger les failles révélées dans l’architecture
de la zone. Intéressante, car elle vise une sortie par le haut, cette
proposition n’en soulève pas moins plusieurs questions.
1.
Sur la notion de gouvernement économique.
Cette formulation chère à la diplomatie française depuis Mitterrand et
Bérégovoy, laisse supposer qu’un gouvernement économique pourrait être séparé
de la politique. Plus fondamentalement se pose la question de savoir si la France
serait disposée à se soumettre à des décisions contraignantes qui pourraient
lui être imposées pour assainir ses finances publiques et rétablir sa
compétitivité ?
2.
Sur la création envisagée d’un budget
propre à la zone euro, Serait-il alimenté par des contributions nationales ou
par des impôts européens qui, pour être acceptables, devraient se substituer à
des impôts nationaux ? A quelles politiques communes serviraient ces
ressources ? Le budget ne devrait-il pas prendre appui sur une
mobilisation de la capacité d’emprunt de la zone, ce qui supposerait la
création d’un Trésor européen ?
3.
Sur le contrôle démocratique dont la crise
a démontré l’insuffisance, est-il judicieux de créer un parlement européen bis ?
Ne serait-il pas plus simple de prévoir la possibilité pour les députés
européens des pays membres de la zone euro de délibérer et de statuer sur le
budget mais également sur les politiques propres à la zone euro ? Ne
pourrait-on admettre la participation des autres députés à la délibération sans
droit de vote, ce qui préserverait les droits des pays extérieurs à la zone
mais appelés ou non à la rejoindre, ce qui répondrait à l’une des
revendications de David Cameron ?
4.
Sur le recours à une assemblée composée de
parlementaires nationaux. Paradoxalement une telle assemblée serait moins « européenne »
que l’actuel Parlement européen, les parlementaires nationaux ne disposant que
d’un mandat européen indirect que leur donne le contrôle des gouvernements. Pourrait-on
réunir dans la même assemblée, comme certains l’envisagent, députés européens
et parlementaires nationaux sans ouvrir une querelle de légitimité et sans
affaiblir le contrôle démocratique que l’on souhaite renforcer ?
15 juillet 2015
Sorte de crise?
Platier, 15 juillet.
Les Grecs échappent à la faillite au prix d’une mise en
tutelle rendue inévitable par leur comportement. Combien d’entre eux sont
conscients d’avoir bénéficié de la solidarité de l’Union ? Voilà un thème
qu’aurait pu traiter François Hollande se félicitant à juste titre de son rôle
de médiateur. Le gouvernement économique qu’il envisage est un très ancien
projet de la diplomatie française décrédibilisé par notre incapacité à
respecter les décisions communes. Ce n’est pas d’un gouvernement
intergouvernemental dont a besoin la zone euro mais, comme l’a dit récemment
Trichet d’un arbitrage parlementaire qui pourrait être assuré par les députés
européens des pays membres et d’un ministre des finances, vice-président de la
Commission sur le modèle de la Haute représentante pour la politique étrangère.
La négociation avec le Royaume-Uni pourrait être l’occasion d’un pas en avant
dans une plus forte intégration de la zone euro à laquelle les Britanniques ne
semblent pas opposés dès lors que leurs intérêts seraient sauvegardés.
Les interrogateurs du Président ne l’ont pas interrogé
sur le,défi migratoire toujours aussi pressant. Après avoir bruyamment refusé
les quotas de demandeurs d’asile et de réfugiés proposés par la Commission, la
France et l’Allemagne les ont acceptés en ce qui les concerne, ce dont il y a
lieu de se féliciter. L’accord sur le nucléaire iranien obtenu après dix ans de
négociations auxquelles l’UE a pris une part importante devrait permettre un
renforcement de la lutte contre Daech devenu le principal facteur d’instabilité
en Syrie-Irak et en Libye et par là même l’incitation à chercher refuge en
Europe.
Rarement l’Europe avait été à ce point le centre du débat
politique, suivant des lignes de clivage inhabituelles. En dépit des
frustrations provoquées par la lenteur de ses décisions et sa relative
impuissance, le sentiment d’appartenance commune devrait s’en trouver renforcé.
06 juillet 2015
Un double échec
Les deux défis qui faisaient l’objet de mon dernier message
n’ont pas été relevés. Le refus d’une répartition équitable des réfugiés et demandeurs
d’asile, notamment de la part de pays bénéficiant largement de la solidarité communautaire
est tout aussi désolant que la totale incompréhension mutuelle qu’illustre le référendum
grec. L’ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet propose de donner un pouvoir
d’arbitrage à une instance réunissant parlementaires européens et nationaux. Rien
ne permet d’espérer que les gouvernements se plieraient à cet arbitrage non prévu
par les traités dont on sait la difficulté de les modifier. Une nouvelle crise s’ouvre
qui démontrera une fois de plus combien il est difficile de concilier puissance
collective et maintien des souverainetés nationales.
19 juin 2015
Les deux défis de l'été
Platier 19 juin;
A l’approche du solstice, l’Europe est confrontée à deux
redoutables défis, celui de la migration, celui de la dette grecque. De sa
capacité à les relever dépend pour une large part la sortie du pessimisme
ambiant. Dans l’un et l’autre cas, sont à l’épreuve la capacité de décider et
la solidarité. Si irritant soit le sentiment de céder à ce qui ressemble à un
chantage, il serait absurde de mettre en péril l’euro et la sortie de crise pour
la satisfaction de punir l’insolence grecque. Mon espoir est qu’une solution
permettant aux uns et aux autres de sauver la face sera trouvée in extremis.
Grace à l’autorité de Juncker, la Commission devrait, avec le soutien de la
chancelière allemande et du président français retrouver la fonction de
médiation qui devrait être la sienne, aussi bien concernant la crise grecque
que la crise migratoire Son rôle est aussi de rappeler les exigences de la
solidarité, valeur éminente de l’Union, solidarité humaine envers les victimes du
terrorisme islamiste et des guerres civiles qu’il alimente, solidarité
politique entre Etats membres de l’Union. Les querelles au sujet des quotas de demandeurs d’asile paraissent dérisoires si on
les rapporte aux millions de réfugiés, parmi lesquels les chrétiens d’Orient, cherchant
à survivre dans le voisinage des territoires contrôlés par Daech : Turquie,
Liban, Jordanie auxquels on peut ajouter le Kurdistan irakien qui, pour n’être
pas un Etat reconnu, n’en est pas moins aujourd’hui le seul acteur qui ait
démontré sa capacité et sa volonté de faire reculer la barbarie.
05 juin 2015
Intégration économique et union politique
Paris, 5 juin 2015
Les propositions des ministres Sigmar Gabriel et Emmanuel
Macron en faveur d’une intégration plus poussée de la zone euro, notamment en
matière budgétaire et fiscale, laissent espérer des initiatives propres à
dissiper le malaise créé par les menaces de Brexit et de Grexit. Un soutien à
la reprise venant de l’Europe serait le meilleur antidote à l’euroscepticisme
ambiant. On ne peut cependant que s’interroger sur le décalage croissant entre
les progrès de l’intégration économique et la paralysie de l’union politique. L’aggravation
des menaces venant aussi bien de la Russie que du Moyen-Orient devrait provoquer
une réaction. Or les possibilités prévues dans le traité de Lisbonne en matière
de défense demeurent inexploitées en dépit des efforts de Mme Mogherini. Les
restrictions budgétaires devraient imposer des mutualisations dans tous les
domaines, en attendant que l’Union se dote d’un budget de défense, seule
solution efficace à long terme.
26 mai 2015
Le refus des quotas, un comble d'hypocrisie
Paris, 25 mai 2015
La pression migratoire que les conflits d’Afrique et du
Proche-Orient fait peser sur l’Europe explique sans les justifier les
palinodies des gouvernements. Comment peut-on à la fois reconnaître
l’obligation humanitaire de porter secours à des naufragés, la nécessité de
répartir plus équitablement la charge de l’accueil et refuser l’instrument de
cette répartition proposé par la Commission, à savoir la détermination, pour
chaque pays, d’un quota déterminé en fonction d’éléments objectifs (population,
revenu par tête, nombre de réfugiés déjà accueillis). Un moment saluée par le
ministre de l’Intérieur comme répondant aux préoccupations françaises, cette
proposition a été brutalement écartée par le premier ministre comme par
plusieurs de ses homologues. Or sur un sujet aussi sensible, il est peu
probable que, sans une proposition de la Commission et un vote majoritaire, les
gouvernements réussissent à s’accorder sur la répartition d’une charge qui ne
saurait reposer sur les seuls pays d’accueil. Face à l’extrême barbarie qui
caractérise le comportement du dernier protagoniste connu sous le nom de Daesh,
acronyme arabe d’Etat islamique on serait en droit d’attendre plus de
résolution. Les projets tendant à combattre cette nouvelle forme de criminalité
internationale et à détruire ou immobiliser les bateaux ne peuvent avoir
d’effets immédiats. Faut-il en attendant renoncer aux secours ou laisser se
développer un concours à celui qui recevra le moins de réfugiés ?
13 mai 2015
La question du West Lothian et l'Europe
Platier, 13 mai 2015
Pendant combien de temps les députés et les électeurs
anglais accepteront-t-ils que les députés écossais, gallois ou nord-irlandais
participent au vote sur des lois ne concernant que l’Angleterre alors que les
députés anglais ne peuvent se prononcer sur les lois concernant l’Ecosse, le
Pays de Galles ou l’Ulster ? Cette question posée jadis par un député de
la circonscription écossaise de West Lothian se pose avec plus d’acuité depuis
les transferts de compétence promis aux Ecossais par Cameron qui s’est engagé à
lui donner une réponse. Celle-ci pourrait consister à priver les membres de la
Chambre des Communes élus hors de l’Angleterre de se prononcer sur la
législation ne concernant que la seule Angleterre. Si, comme il est probable,
les négociations que Cameron veut engager avec ses partenaires de l'UE aboutissent à
consolider, voire à élargir les dérogations dont jouit le Royaume-Uni, ne
serait-il pas logique de priver les membres britanniques du Conseil et du
Parlement du droit de se prononcer sur des législations ne concernant que la
zone euro, l’espace Schengen et plus généralement les domaines faisant l’objet
d’exceptions consenties au Royaume-Uni ? La même question se pose pour les
autres pays à dérogations à moins qu’ils ne s’engagent à y renoncer dans un
délai à déterminer. Il serait en effet peu raisonnable d’exclure par exemple
les Polonais des délibérations concernant l’euro alors que leur intention est de
rejoindre l’union monétaire.
04 mai 2015
Les dérives d'Emmanuel Todd
Paris, 4 mai 2015
Dans plusieurs articles de journaux ou entretiens
télévisés annonçant la publication d’un essai polémique dont le titre serait « Qui est Charlie ? », le sociologue-démographe Emmanuel Todd s’attaque aux
manifestants du 15 janvier dernier. Cette quasi-unanimité nationale lui parait
cacher une réaction inconsciente mais perverse d’hostilité envers la minorité
musulmane. Ainsi se développe une controverse dont Libération d’aujourd’hui se
fait largement l’écho où l’on retrouve curieusement la vieille opposition à
propos de la construction européenne qui déchire notre pays depuis le débat des
années 50 sur le projet de Communauté européenne de défense. Todd était trop
jeune pour combattre la CED mais il s’est opposé vivement au traité de Maastricht
et à la constitution européenne. Il se fait l'avocat de l'abandon de l'euro cause, selon lui, du chômage de masse imputable, en réalité aux rigidités de notre marché du travail. Sous l’apparence d’une empathie avec la
minorité musulmane, ce qui insupporte Emmanuel Todd dans l’élan du 15 janvier,
n’est rien d’autre que la communion d’un grand nombre de Français parmi les
plus instruits avec les valeurs d’un monde européen et occidental affronté au
défi de la barbarie.
16 avril 2015
La dissuasion par le naufrage
Paris 16 avril 2015
Le naufrage de plus de 400 migrants en Méditerranée est
un nouvel et dramatique témoignage de l’impuissance de l’Europe. Combien de
victimes seront nécessaires pour que soient prises les mesures qui
s’imposent : déploiement d’une flotte capable d’arrêter les bateaux peu
après leur départ, négociations avec les autorités de droit ou de fait
contrôlant le littoral, remplacement du système Dublin qui met les migrants à
la charge du pays qui les a secourus par une répartition équitable entre tous
les Etats de l’Union. Nous sommes ici en présence d’une situation où le refus
des Etats de se dessaisir d’une part de leur souveraineté les conduit à adopter
une attitude indéfendable au regard des valeurs européennes : l’utilisation de
la menace du naufrage comme arme de dissuasion contre l’immigration illégale.
Loin d’être félicitée pour son action humanitaire dans le cadre de son
programme Mare nostrum, l’Italie a
été accusée, notamment par Cameron, d’encourager le départ des candidats à la
migration. Le programme Triton qui a pris la suite dans le cadre de l’Agence
européenne Frontex n’est pas conçu pour venir au secours des naufragés, alors
que c’est tout ce qu’il peut faire, et avec des moyens dramatiquement
insuffisants.
08 avril 2015
Actualité européenne
Paris 8 avril 2015
Voici le résumé de mon dernier exposé au club Europe d'ARRI.
Voici le résumé de mon dernier exposé au club Europe d'ARRI.
Observatoire
de l’Europe
Le
printemps du sursaut ?
En ce printemps, l’Europe est confrontée à
de redoutables défis sécuritaires tandis que les perspectives du retour à la
croissance bénéficient d’une conjoncture exceptionnellement favorable malgré
les difficultés persistantes du côté de la Grèce.
Les défis sécuritaires
Un nouvel accord de cessez-le-feu a
été conclu à Minsk le 12 février. Contrairement à ce que l’on pouvait craindre,
l’UE a réussi à maintenir une certaine unité face à Poutine qui s’est
manifestée par l’adoption de sanctions ciblées. Alors que Poutine redoute la
force d’influence de l’UE, il est regrettable que l’Union n’ait pas été
présente, en tant que telle, à Minsk. On aurait aimé voir le président du Conseil
européen Donald Tusk aux côtés de la Chancelière allemande et du Président français.
La complaisance pour l’agressivité moscovite des souverainistes des deux bords
est une trahison des valeurs et des intérêts européens.
La menace terroriste a pris une autre
dimension depuis qu’Al Qaïda a été en quelque sorte relayée par un groupe
criminel ultra-violent prétendant exercer une autorité étatique, celle d’un
nouveau khalifa étendant son pouvoir sur une partie importante de la Syrie et
de l’Irak et suscitant des déclarations d’allégeance venant de la Libye en
guerre civile et du Nord-Nigéria où sévit Boko Haram. Les bombardements, pour
l’essentiel américains, ont contenu Daech mais ne l’ont pas détruit. L’hostilité
des Arabes sunnites à l’égard des chiites dominants en Irak explique l’incapacité
de la Ligue arabe à affronter Daech sur le terrain, alors qu’elle combat les
chiites au Yémen et redoute un éventuel accord sur le nucléaire iranien. Les
hésitations occidentales face à l’incroyable imbroglio syrien complètent un
tableau assez désastreux. Les Européens ne sont pas prêts à relever le défi de
la sécurité. L’inaction du Royaume-Uni au Nigéria est, pour le moins,
surprenante. Seule la France se révèle interventionniste. Elle regrette d’être
seule dans le Sahel et en Centrafrique, mais ne tient pas à partager les
décisions.
Les propos de Jean-Claude Juncker publiés
dans le journal allemand Well am Sontag
en faveur d’une armée européenne sont-ils révélateurs d’une prise de conscience ?
La ministre allemande de la Défense Van der Leyen a approuvé le projet tout en
le situant dans le long terme…
L’armée européenne n’est pas pour demain.
En revanche, l’Europe ne pourra tarder à affronter un défi migratoire dont
l’ampleur est décuplée par le chaos qui règne au Moyen-Orient, ainsi que dans
plusieurs pays d’Afrique. Daech nous menace, en cas d’intervention en Libye, de
lancer 500 000 malheureux à l’assaut du littoral européen. Une Europe qui
utiliserait le naufrage comme arme de dissuasion trahirait une valeur
essentielle. Un renforcement considérable des moyens de Frontex serait
nécessaire pour endiguer le départ des migrants. La charge de l’accueil et de
l’asile devrait être plus équitablement répartie.
Retrouver
la croissance et l’emploi, lutter contre l’évasion fiscale, sauver la Grèce
Une
conjonction exceptionnelle, taux d’intérêt, niveau de l’euro, cours du pétrole,
laisse espérer une reprise générale de l’activité dans la zone euro. Le plan
Juncker est destiné à stimuler l’investissement. Son succès dépend des critères
qui détermineront les choix des entreprises ou des secteurs bénéficiaires.
L’élimination des obstacles qui fracturent le marché unique, en particulier
dans l’énergie et les communications, devrait aussi y contribuer, tout comme la
perspective d’une ouverture transatlantique à laquelle est supposé conduire la
négociation avec les Etats-Unis d’un traité de partenariat connu sous le sigle
TTIP. Ce projet, visant à unifier des normes dont on espère qu’elles
s’imposeraient universellement, suscite une forte opposition, notamment en
Allemagne et en Autriche. Les adversaires redoutent un affaiblissement des
protections sociales et environnementales de même que l’arbitrage privé en cas
de conflits que demandent les négociateurs américains. La Commission, qui est
en charge des négociations, demande aux gouvernements de lui accorder dans les
capitales le même degré de soutien qu’ils affichent à Bruxelles.
La décision de la BCE de racheter les
titres de créance détenus par les banques semble avoir été prise contre l’avis
de la Bundesbank mais avec l’accord tacite de la Chancelière. Les opérations
ont commencé en mars. Elles ont contribué, avant même leur entrée en vigueur, à
la normalisation du cours de l’euro que nos exportateurs attendaient depuis
longtemps.
La révélation de l’ampleur des
concessions fiscales consenties par le Luxembourg alors que Jean-Claude Jungker
exerçait les fonctions de ministre des finances a suscité de forts remous. Cette
affaire a contribué à créer un climat favorable à une lutte contre l’évasion
fiscale des grandes firmes.
Le gouvernement Tsipras issu des
élections grecques du 25 janvier poursuit de difficiles négociations avec ses
partenaires de la zone euro. Il s’agit d’obtenir un programme de réformes
précis en échange d’une aide supplémentaire. Les Grecs ont obtenu que leur
problème soit débattu au niveau politique. Ils se heurtent au refus de pays
parfois plus pauvres qu’eux de les dispenser de l’effort communément accepté.
Il n’est pas possible de prévoir l’issue de cette négociation. Est-il
souhaitable qu’elle réussisse ? Certains en doutent car ils ne font pas
confiance à la capacité, voire à la volonté de redressement du gouvernement
Tsipras. Un Grexit n’en serait pas
moins ressenti comme un échec de l’Europe.
La négociation bilatérale entre la
Chancelière et le Premier ministre grec est un signe parmi d’autres de la
position dominante de l’Allemagne. Celle-ci ne résulte nullement d’une volonté
hégémonique mais de la faiblesse de ses partenaires. D’où viendra le
sursaut ?
30 mars 2015
Adieu à Michel Albert
Adieu
à Michel Albert
Michel Albert nous a quittés le 19
mars à l’âge de 85 ans. Il avait été victime en décembre d’une chute qui avait
provoqué une hémorragie cérébrale. Avec lui disparait l’un des plus brillants
avocats de la cause européenne, non de l’Europe impuissante des souverainetés
étatiques mais d’une Europe fédérale limitée dans son champ de compétences mais
disposant des moyens de décider et d’agir, telle que l’avaient conçue Jean
Monnet et Robert Schuman.
De modeste origine, il était un produit
exemplaire de la méritocratie républicaine. Passé par Sciences Po et l’ENA,
docteur en économie, il tenait sans doute en partie de ses racines populaires
une exceptionnelle capacité d’écoute et d’empathie. Son caractère chaleureux n’était
pas pour rien dans ses succès et dans l’influence qu’il put exercer en des
circonstances diverses. Jeune inspecteur des finances, il assura, en 1959, le
secrétariat général du groupe Rueff – Armand chargé de concevoir des réformes
propres à favoriser la croissance économique. Déjà, parmi de multiples
propositions qui suscitèrent de vives résistances, figurait la remise en cause
du statut des taxis. L’exigence de la modernisation devait être, avec l’Europe,
le fil directeur de sa brillante carrière. Je le connaissais depuis que nous
nous étions rencontrés à l’inspection des finances. Nous partagions la même
conviction que la construction d’une Europe unie serait la tâche de notre
génération et contribuerait à la modernisation de la France. Après un séjour au
Maroc où il créa une inspection des finances, il rejoignit les institutions
communautaires en 1963. Après être passé par la Banque européenne d’investissement
(BEI), il intégra les services de la Commission en tant que directeur des structures
et du développement économique. Etant moi-même à Bruxelles depuis 1962, nous
fîmes ensemble la douloureuse expérience de la dérive provoquée par la
diplomatie du général de Gaulle dont nous admirions cependant la contribution
au redressement de l’économie française et à la réconciliation franco-allemande.
Le refus français du fédéralisme qui persista après la démission du général de
Gaulle, alors qu’était levé le veto à l’adhésion du Royaume-Uni, ne permit pas
que le premier élargissement de la Communauté s’accompagnât d’un pas en
direction d’une Europe politique.
Le champ de réflexion privilégié de
Michel Albert était l’économique et le social plus que le juridique et
l’institutionnel. Il a été l’inventeur du modèle rhénan. Ainsi mit-il en
lumière dans un ouvrage paru en 1991 sous le titre Capitalisme contre capitalisme qui connut un grand succès
l’opposition qu’il discernait entre un capitalisme rhénan pratiquant dialogue
social, cogestion et souci du long terme et un capitalisme anglo-américain
soumis à la loi des résultats à court terme, où l’intérêt des actionnaires
prime celui de l’entreprise. La crise née des abus de la finance aux Etats-Unis
devait confirmer la pertinence de son analyse. Elle démontrait aussi que la
maîtrise de la mondialisation n’irait pas sans la construction patiente d’un
ordre supranational dont l’Union européenne était le modèle le plus accompli,
si imparfait soit-il.
Dès les années soixante, Michel
Albert avait eu l’occasion d’affirmer son engagement européen et humaniste,
lors d’une collaboration avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, éphémère leader du
parti radical, auprès duquel sa faculté de séduction s’était exercée. Après avoir
largement participé à la rédaction du défi
américain, best seller paru en 1968 sous la signature de JJSS,
il affirma ses convictions dans Ciel et
terre, manifeste du parti radical.
Nommé commissaire au Plan en 1978,
il eut le courage de dénoncer auprès de Raymond Barre, Premier ministre de
Valéry Giscard d’Estaing, le risque d’apparition d’un chômage de masse. Revenu
quelque temps à l’inspection des finances, à la suite de l’arrivée de la Gauche
au pouvoir, il fut nommé en 1982 à la présidence des Assurances Générales de
France, récemment nationalisées, fonction qu’il exercera jusqu’en 1994.
Elu à l’Académie des sciences
morales et politiques en mars 1994, il accède à la présidence de l’Académie en
2004 et exerce les fonctions de Secrétaire Perpétuel de 2005 à 2010. Son
intérêt pour l’Europe se traduit par diverses contributions : sur le
couple franco-allemand, la réception de Jean-Claude Juncker comme membre
associé étranger, la France et la mondialisation, enfin l’organisation d’un
cycle de Regards croisés sur l’Europe auquel j’eus l’honneur de participer sur
le thème d’une réforme des Nations Unies inspirée par l’expérience européenne.
L’engagement européen de Michel Albert et ses
talents exceptionnels de pédagogue lui ont valu d’être appelé à participer à de
multiples organismes voués à cette cause parmi lesquels l’AFEUR (Association
française d’études pour l’Union européenne), l’ARRI (Association réalités et
relations internationales) dont il était membre du comité de parrainage, la
LECE (Ligue européenne de coopération économique), le Mouvement européen, la
Fondation Robert Schuman, le CIFE (Centre International de Formation Européenne)
dont il sera président en 2004, puis président d’honneur en 2006. Il était
également président d’honneur de la branche française de l’Union européenne des
fédéralistes (UEF France).
Les engagements de Michel Albert
étaient indissociables d’une conviction religieuse à laquelle il était resté
fidèle et qu’il partageait avec une épouse qui lui était très proche et qui
contribua grandement à son rayonnement.
Oeuvres.
- 1970 :
Ciel et terre, manifeste du parti radical, en collaboration avec Jean-Jacques Servan-Schreiber,
Éd. Denoël
- 1975 :
Les Vaches maigres, en collaboration avec Jean
Ferniot, Éd. Gallimard
- 1982 :
Le Pari français : le nouveau plein emploi, Éd. Le Seuil (ISBN 978-2-0200-6197-1 et 2-0200-6197-X)
- 1983 :
Un pari pour l'Europe : vers le redressement de l'économie
européenne dans les années 80, collection « L'Histoire
immédiate », , Éd. Le Seuil, 152 p. (ISBN 978-2-0200-6606-8 et 2-0200-6606-8)
- 1988 :
Crise, krach, boom, en collaboration avec Jean
Boissonnat, Éd. Le Seuil (ISBN 978-2-0201-0087-8 et 2-0201-0087-8)
- 1991 :
Capitalisme contre capitalisme, Éd. Le Seuil, 315 p. (ISBN 978-2-0201-3207-7 et 2-0201-3207-9)
- 1993 :
Les nouvelles frontières de l'Europe, en collaboration avec Pascal
Lorot, Fondation Robert Schuman, Éd. Economica 216 p.
(ISBN 978-2-7178-2435-3 et 2-7178-2435-9)
- 1999 :
Une seule Europe, par Christopher Layton
(préface de Michel Albert), Éd. Economica
- 2002 :
Notre foi dans ce siècle, en collaboration avec Jean
Boissonnat et Michel Camdessus, Éd. Arléa (ISBN 978-2-8695-9560-6)
- 2005 :
Regards croisés sur l'Europe, Éd. PUF (ISBN 978-2-1305-4990-1 et 2-1305-4990-X)
13 mars 2015
Jungker ose parler d'armée européenne
Paris, 13 mars 2015
Dans le journal allemand Welt am Sonntag le président de la Commission relance un concept oublié, celui d'une armée européenne comme réplique aux menaces de Poutine " On ne créerait pas une armée européenne pour l'utiliser immédiatement. Mais une armée commune à tous les Européens ferait comprendre à la Russie que nous sommes sérieux quand il s'agit de défendre les valeurs de l'UE " (propos ignorés de la plupart des media français mais rapportés par Arnaud Leparmentier dans le Monde du 12 mars). Cette prise de position audacieuse a aussitôt suscité la colère de Farage leader de l'UKIP et d'un parlementaire conservateur. Mais elle a fait l'objet d'un commentaire intéressant d'Ursula von der Leyen ministre allemande de la défense: " Notre avenir, en tant qu'Européens, passera un jour par une armée européenne ". On attend les réactions des dirigeants français.
Dans le journal allemand Welt am Sonntag le président de la Commission relance un concept oublié, celui d'une armée européenne comme réplique aux menaces de Poutine " On ne créerait pas une armée européenne pour l'utiliser immédiatement. Mais une armée commune à tous les Européens ferait comprendre à la Russie que nous sommes sérieux quand il s'agit de défendre les valeurs de l'UE " (propos ignorés de la plupart des media français mais rapportés par Arnaud Leparmentier dans le Monde du 12 mars). Cette prise de position audacieuse a aussitôt suscité la colère de Farage leader de l'UKIP et d'un parlementaire conservateur. Mais elle a fait l'objet d'un commentaire intéressant d'Ursula von der Leyen ministre allemande de la défense: " Notre avenir, en tant qu'Européens, passera un jour par une armée européenne ". On attend les réactions des dirigeants français.
04 mars 2015
Faut-il souhaiter que la Grèce quitte l'euro?
Platier, 4 mars 2015
L’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing qui fut en son
temps l’avocat de l’entrée de la Grèce dans la Communauté européenne prône
aujourd’hui le Brexit. Peut-on lui
faire observer avec la déférence qui lui est due que seule est prévue par les
traités la sortie de l’Union et non de la seule zone euro, et au dela de cette
considération juridique, les très graves dommages qui en résulteraient pour la
Grèce et pour l’UE ? Une Grèce incapable de payer des importations
essentielles subirait un désastre humanitaire. L’UE ne pourrait y être
insensible. Une nouvelle aide à la Grèce s’ajouterait aux pertes résultant du
non remboursement de la dette. Plus grave serait le coup porté à la confiance
dans l’avenir et l’irréversibilité de la monnaie unique. Le moyen de pallier le
risque créé par ce qui apparaîtrait comme un redoutable précédent serait un
progrès de l’intégration budgétaire et fiscale, notamment la création de
ressources propres, auquel les Etats ne semblent guère disposés.
23 février 2015
La migration comme arme de guerre
Paris, 23 février 2015
Faudra-t-il que Daesh mette en œuvre sa menace de lancer
des dizaines de milliers de boat people vers les côtes européennes pour que les
institutions de l’UE et les gouvernements se décident à faire face
collectivement à ce double défi guerrier et humanitaire ? Il convient de
faire obstacle par tous les moyens diplomatiques et militaires au départ des
embarcations depuis les côtes libyennes sachant qu’il serait humainement
impossible de laisser sans secours les malheureux qui auraient réussi à
embarquer. La charge de refouler ou d’accueillir des milliers de réfugiés ne
peut être laissée à la charge principale des pays riverains de la Méditerranée.
Ne faudrait-il pas introduire cette considération dans les discussions en cours
sur la conformité des budgets, notamment grec et italien avec les exigences
budgétaires européennes ?
13 février 2015
Un accord sans l'Europe et sans garanties
Paris 13 février 2015
Ce matin, Hubert Védrine soulignait à plaisir dans sa
chronique de France Culture que l’Europe institutionnelle n’était pour rien
dans le nouvel accord de Minsk dont le mérite revenait seulement au couple
franco-allemand. Il ne se demandait pas si l’exclusion des institutions
européennes n’était pas l’un des objectifs de Poutine à qui l’on a fait ce
cadeau sans contrepartie, pas plus qu’on n’a obtenu la moindre concession en
échange de l’annexion de l’Ukraine. Sans doute l’entente Hollande-Merkel était-elle
réjouissante. Ne boudons pas notre bonheur mais demandons-nous cependant si la
présence de Donald Tusk président polonais du Conseil européen n’aurait pas
renforcé la main des Européens. Comment se réjouir de la trêve sans redouter qu’elle
connaisse le même sort que la précédente ? On peut prévoir que le statut
de la zone décentralisée du Donbass ressemblera à celui de la Transnistrie,
province théoriquement moldave mais de fait sous protectorat russe.
Un nouveau drame vient de se produire en Méditerranée qui n’est
pas à l’honneur des Européens. Nous en reparlerons !
28 janvier 2015
L'Europe après les attentats
Observatoire du 27 janvier 2015
L’Europe
après les attentats
En ce début d’année,
deux événements dominent l’actualité européenne, les attentats terroristes de
Paris et les initiatives visant à dynamiser la croissance dans une zone euro
menacée de déflation. On peut ajouter l’aggravation du conflit en Ukraine et le
résultat des élections grecques.
Conséquences
des attentats pour l’Europe
La marche du 11 janvier
était une marche pour les valeurs européennes. La présence sans
précédent des principaux dirigeants de l’UE aurait été plus significative si un
plus grand nombre de drapeaux aux douze étoiles avaient été brandis par les
marcheurs. Cela aurait compensé la gêne que l’on pouvait ressentir du fait de
certaines présences. Les réactions populaires violentes à l’ultime caricature
publiée par Charlie Hebdo, y compris dans des pays qui ont bénéficié de notre
protection contre les islamistes appellent une réponse forte et solidaire des
Européens.
Trop peu a été fait pour développer la fierté d’être
européens, pour mettre en lumière les bienfaits de toute sorte qu’apportait la
construction européenne, alors même que ceux-ci ont été longtemps évidents. Un
grand dessein ne peut se passer de symboles. Or ceux-ci ont été éliminés du
traité de Lisbonne, satisfaction dérisoire donnée aux nonistes français et
néerlandais de 1985, mais terrible aveu de renoncement.
Quelles conséquences pour les politiques de l’Union ?
La priorité devrait être une intensification des échanges de renseignements et
la répression des incitations au terrorisme sur les réseaux sociaux. Occasion
de renforcer Europol, Eurojust et le Délégué à la coordination de la lutte
contre le terrorisme. Deux obstacles. La tendance de chacun à garder ses
secrets, même à l’intérieur de chaque Etat. Les objections au nom des libertés,
le désir de ne pas répéter les excès du Patriot Act. Où placer le
curseur entre sécurité et liberté ? Il semble que le Parlement
s’apprête à lever ses objections au fichage des voyageurs aériens (passenger name record). Un renforcement
des contrôles à la frontière extérieure est la meilleure réponse aux
invocations démagogiques et irréalistes au rétablissement des contrôles aux
frontières intérieures.
Schengen,
l’immigration et l’asile
La libre circulation dans l’UE est un acquis auquel les
citoyens sont attachés, notamment les jeunes qui, toujours plus nombreux, font
une partie de leurs études à l’étranger, qu’ils bénéficient ou non d’une bourse
Erasmus, ou y trouvent un emploi qu’ils n’ont pu trouver dans leur propre pays.
Or cet acquis risque d’être mis en cause par l’incapacité des Européens à
définir une politique commune en matière d’immigration et d’asile. Les opinions
sont partagées entre la crainte d’une vague migratoire menaçant les systèmes
sociaux et les identités et la compassion à l’égard des malheureux qui fuient,
au péril de leur vie, des pays livrés à l’anarchie et à la guerre civile, sur
fond de terrorisme islamiste. L’Italie, dans le cadre d’un programme appelé Mare nostrum a sauvé environ 160 000
naufragés avant de passer le relai à l’UE dont la solidarité se borne à
déployer des navires dont la mission est de faire obstacle à l’immigration
illégale plutôt que de secourir des naufragés. Face à la méthode nouvelle
consistant à entasser des centaines de personnes sur des navires-poubelles
abandonnés au large des côtes, l’Italie n’a pas d’autre choix que les
accueillir, au risque de se voir non pas félicitée pour sa générosité mais
accusée d’encourager les vocations à la
migration. L’UE dans son ensemble n’a accueilli qu’environ 4% des réfugiés
syriens, les autres se répartissant entre Turquie, Liban et Jordanie. La France
elle-même en a accueilli un nombre très limité. Le règlement de Dublin imposant au pays
d’entrée d’assumer seul l’accueil des migrants entrés illégalement sur son
territoire est une entorse de moins en moins admissible au principe de
solidarité européenne. L’évolution de la situation en Irak, en Syrie, au Yémen,
en Erythrée, en Somalie, en Lybie ne permet pas d’espérer un ralentissement du
flux de réfugiés ayant droit à l’asile.
Un problème analogue de solidarité se pose pour la France
qui assume, principalement en Afrique, des charges qu’elle aimerait voir
partagées ou au moins déduites des déficits publics au regard de la règle des
3%. L’organisation d’une solidarité face aux périls extérieurs, hors OTAN,
supposerait un cadre institutionnel, coopération structurée prévue par Lisbonne
mais non utilisée, et un budget. Le seul
instrument incontestable de solidarité est le budget européen. En l’absence
d’une compétence reconnue à l’UE en matière de sécurité extérieure et de
décisions explicites du Conseil européen, il est difficile de parvenir à un
accord de partage des responsabilités, notamment financières. Dès lors chacun
doit assumer les dépenses correspondant à sa participation à des actions
collectives. Ainsi en est-il de l’un des succès méconnus de l’Europe en matière
de sécurité, l’opération Atalante de lutte contre le piratage au large de la
Somalie. L’Europe-puissance que prétend souhaiter la France demeurera un rêve
tant que n’existera pas un budget de défense ou, mieux, un chapitre défense
dans le budget de l’UE qui, au demeurant, devrait couvrir non seulement les
opérations militaires décidées par l’UE mais aussi et d’abord les dépenses de
recherche en matière d’armes nouvelles et de moyens modernes de communication.
Quels Etats y seraient disposés ? Sûrement pas le Royaume-Uni ! Mais
quid de la France et de l’Allemagne ?
L’énigme
Poutine
Les relations avec la Russie de Poutine donnent lieu,
notamment en France, à un curieux débat. La politique des sanctions largement
justifiées par les ingérences en Ukraine, pour ne pas parler de l’annexion de
la Crimée, est contestée par une coalition qui réunit l’extrême gauche,
l’extrême droite ainsi que quelques parlementaires de l’UMP. Au plan de la
politique européenne, on peut regretter que l’accord d’association avec
l’Ukraine ait été négocié sans tenir compte des liens historiques avec la
Russie. Les différences de sensibilité entre d’une part, Polonais et Baltes,
redoutant les tendances impérialistes de Poutine d’autre part Français et
Allemands, soucieux d’éviter une aggravation du conflit n’ont pas fait obstacle
aux décisions. La livraison des Mistral place la France dans une situation
particulièrement difficile. En définitive, l’UE est en face du choix classique
entre politique de principes et realpolitik. La propagande anti-occidentale
violente et unilatérale en œuvre à Moscou ne plaide pas en faveur du compromis.
La chute des cours du pétrole aggrave considérablement le poids des sanctions,
au point que certains redoutent un effondrement de l’économie russe qui ne
serait pas à notre avantage.
Les
problèmes de la zone euro
Malgré une conjonction exceptionnellement favorable (baisse
du pétrole, baisse de l’euro, stabilité à niveau bas des taux d’intérêt), la
croissance demeure médiocre dans la zone euro alors que la reprise est vive aux
USA et même au RU. Certains redoutent une déflation qui pourrait, par anticipations
de baisse des prix enclencher un processus récessif.
Face à cette
situation deux initiatives : le plan Juncker, le plan Draghi. L’un et
l’autre soulèvent la querelle de l’endettement. C’est aujourd’hui le principal sujet
de désaccord entre économistes (libéraux contre keynésiens) et entre Allemagne
et France. Pour les uns le poids excessif de l’endettement public nuit à la
confiance et ralentit l’investissement. Il convient donc en priorité de réduire
le déficit. Pour les autres, une réduction trop rapide du déficit, par
l’augmentation des impôts ou la baisse des dépenses, ne peut que ralentir la
croissance et rendre plus difficile la réduction du déficit et de la dette. Le
bon compromis consisterait à combiner souplesse budgétaire et audace dans les
réformes.
Un autre débat, celui de la capacité d’emprunt de l’UE,
vient se greffer sur celui de l’endettement des Etats. Les Etats sont endettés
(France : 95% du PIB), l’Europe ne l’est pas. Dans une vision fédéraliste,
un Trésor européen pourrait favoriser la croissance en empruntant pour financer
de grands équipements ou encore des programmes d’innovation. Un Trésor européen
supposerait un budget européen alimenté par des impôts européens. La résistance
à cette réforme fondamentale est vive de chaque côté du Rhin, davantage pour
des raisons de souveraineté en France, de rigueur financière en Allemagne.
Peut-on durablement maintenir une monnaie unique non adossée à un Etat ?
Le plan Juncker est une tentative de compromis :
relance par l’investissement mais en faisant appel à la BEI (Banque européenne
d’investissements) et en espérant mobiliser des fonds privés, grâce à la
qualité des projets, voire à des garanties de l’UE. Vingt à trente milliards de
fonds publics génèreraient plus de 300 milliards d’investissements, ce qui est
peu à l’échelle de l’UE. La faisabilité du plan et son efficacité restent à
démontrer.
Mario Draghi avait promis de faire ce qui serait nécessaire
pour sauver l’euro. Après avoir obtenu un feu vert de la Cour de Justice et,
semble-t-il, un feu orange de Berlin, il a annoncé un programme massif d’achats
de dette souveraine (60 milliards par mois pendant 18 mois, au moins 1140
milliards). Ce quantitative easing à
l’européenne vise à favoriser la relance et à prévenir le risque de déflation.
La mutualisation des risques de défaillance ne sera que très partielle, chaque
banque centrale nationale en assumant 80%. Cette restriction à la solidarité
destinée à rassurer l’Allemagne me parait théorique. On n’imagine pas que la
BCE laisserait sans appui une banque nationale en difficulté.
La reprise de la croissance, but commun de ces plans,
suppose la poursuite des efforts de réduction des déficits, un retour de la
confiance, mais aussi une meilleure exploitation par les Européens des
opportunités créées par la révolution informatique.
Les
élections grecques
Il est trop tôt pour juger des conséquences des élections
grecques. Les promesses de Syrisa et de son jeune leader charismatique Tsipras
menacent un équilibre budgétaire péniblement acquis. Il n’est pas surprenant
que les Grecs, très sévèrement sanctionnés pour les fautes de leurs dirigeants,
éprouvent le désir d’une remise de peine. Les négociations en vue d’un nouvel
allègement de la dette (étalement des échéances, baisse des taux d’intérêt)
seront très difficiles, notamment par crainte d’un précédent encourageant un
laxisme généralisé. L’accord passé par Syrisa avec une formation souverainiste
et xénophobe laisse craindre une logique d’affrontement qui pourrait conduire à
une sortie de la zone euro qui ferait perdre à la Grèce le bénéfice des efforts qui lui ont
été imposés et constituerait un mauvais signal pour la pérennité de l’union
monétaire.
L’excès
de réglementation
L’une des premières décisions de la Commission Juncker a
été le retrait d’une cinquantaine de propositions concernant pour la plupart
l’environnement et la santé. Décision qui a immédiatement provoqué la
protestation des écologistes. Il est vrai que les directives européennes
irritent souvent, notamment quand l’administration nationale « en rajoute »
dans la transposition. Le souhait de voir
l’Europe se concentrer sur les affaires majeures parait relever du bon
sens. Il faut cependant rappeler que le niveau de protection de l’environnement,
des consommateurs et de la santé publique ne serait pas ce qu’il est sans
l’Europe. Exemples : les pots catalytiques, violemment contestés par
Jacques Calvet, alors patron de Peugeot, les obligations imposées aux
agriculteurs (herbages, protection des cours d’eau), Natura 2000 à quoi nous
devons la préservation de nombreux sites naturels, les directives relatives à
la sécurité alimentaire qui nous permettent d’exporter en Chine notre lait pour
bébés, enfin la réglementation des produits chimiques contestée par l’industrie
mais soutenue par l’opinion. Il est vrai que le jugement de l’opinion est sujet
à des emballements irrationnels (OGM, nucléaire) qui varient suivant les Etats
et paralysent l’action de l’UE. Celle-ci doit-elle s’intéresser à la chasse, au
bien-être animal ?
12 janvier 2015
Les symboles retrouvés
Saint Raphaël, 12 janvier 2015
Une poignée d’assassins fanatiques a subitement redonné vie
et actualité à la devise républicaine. Au nom de la liberté, trois millions d’hommes
et de femmes ont éprouvé leur fraternité dans l’égalité. Pour la première fois dans
l’histoire de la construction européenne, les leaders de l’Union se sont réunis
pour manifester leur attachement à des valeurs communes sans que des enjeux d’économie,
de finance ou de pouvoir soient à l’arrière-plan. Miracle, je crois avoir entendu
Cameron parler de valeurs européennes ! Faisons un rêve : Si son impuissance
face à la crise ne l’avait rendue impopulaire, des milliers de drapeaux aux douze
étoiles auraient dû côtoyer les drapeaux tricolores. La relance européenne suppose
un retour aux symboles sans lesquels une civilisation s’affadit.
31 décembre 2014
Europe et ordre mondial
Paris, 31 décembre 2014
La lecture tardive d’un article de Jean-Marie Guéhenno
paru cet été dans la Revue Esprit, me fournit le thème de mes vœux pour
l’Europe et pour chacun de mes lecteurs. L’ancien sous-secrétaire général des
Nations-Unies décrit impitoyablement le déclin du multilatéralisme sous l’effet
de la résurgence générale des nationalismes et de la suprématie des intérêts
particuliers sur un intérêt général de l’humanité largement ignoré en dépit des
évidences d’un désordre mondial de plus en plus menaçant. A titre d’exemple, la
renonciation de fait à toute réforme d’une ONU devenue de moins en moins
représentative, donc de moins en moins légitime et toujours paralysée par le
veto des Cinq grands de 1945. L’Union européenne, elle-même en crise de
légitimité, n’exerce plus, comme jadis, un effet d’exemple favorisant les
solutions coopératives aux inévitables conflits internationaux. Voilà pourquoi,
en militant pour une relance de l’Europe que devrait permettre la sortie de crise
et une transition institutionnelle réussie, nous ne travaillons pas seulement pour
nous mais pour l’humanité entière.
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