03 août 2011
Réponse à Hubert Védrine
Platier, 3 août. Dans le Monde daté du 2 août, l’ancien ministre Hubert Védrine manifeste une fois de plus son allergie au fédéralisme, abusivement assimilé à la capitulation devant les marchés et les agences de notation. Ce gardien du temple mitterrandien s’agace de voir des personnalités de plus en plus nombreuses des milieux politiques, économiques ou médiatiques constater que l’Europe, et tout particulièrement la monnaie unique, ne peut avoir d’avenir que fédéral. Mais l’analyse de Védrine comporte un élément que les fédéralistes auraient tort de négliger. Il est vrai que la légitimité démocratique la plus forte est aujourd’hui encore celle des gouvernements nationaux, seuls en mesure de justifier les efforts, voire les sacrifices, rendus nécessaires par des années de gaspillage et d’imprévoyance. L’erreur de Védrine est ailleurs. Il ignore ou feint d’ignorer qu’une Europe qui aurait l’audace de combiner mutualisation des dettes et discipline commune pourrait utiliser sa capacité d’emprunt intacte, non seulement pour garantir les dettes souveraines de ses Etats membres, mais pour financer un ambitieux plan de recherche et d’innovation, donc, à terme, de compétitivité et d’emploi. Il ignore surtout ou feint d’ignorer qu’une Europe intergouvernementale, sans Exécutif politique légitimé par le suffrage direct ou indirect des citoyens et sans acceptation franche du principe majoritaire, ne peut être qu’une Europe de l’impuissance aussi bien pour ce qui est de l’économie et de la monnaie que pour la sécurité intérieure ou les relations internationales. En dépit de referendums qui ont condamné l’impuissance de l’Europe plus que ses excès de pouvoir, les peuples, mieux que les gouvernants, comprennent la nécessité d’une vraie Union. Encore faudrait-il leur montrer ce que l’Union peut faire pour eux et pas seulement l’austérité temporaire et hélas inévitable qu’elle impose à certains d’entre eux.
16 juillet 2011
Le fédéralime seule chance de sauver l'euro ?
Platier, 16 juillet. Une vérité dérangeante pour tous ceux qui avaient enterré l’objectif d’une Europe démocratique, c'est-à-dire fédérale, s’impose à la faveur de la crise grecque. Derrière le problème du surendettement de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, apparait celui, beaucoup plus difficile, d’une politique monétaire unique ne pouvant convenir à des pays aux structures économiques et aux cultures politiques différentes. Faute d’un rapprochement des politiques économiques, sociales, budgétaires et fiscales conduit par un ministre européen de l’économie et des finances disposant d’un budget commun de grande ampleur, il n’y a aucune chance que les pays en difficulté, y compris le nôtre, puissent rattraper un retard de compétitivité qu’ils ne peuvent plus corriger par la pratique ancienne des dévaluations compétitives. Il suffirait que les dirigeants français et allemands fassent un pas dans cette direction pour que la confiance dans le projet européen soit rétablie.
09 juillet 2011
Vive la Pologne !
Platier, 9 juillet. Le Premier ministre polonais Donald Tusk a présenté devant le Parlement européen le programme de sa présidence semestrielle avec un mélange réconfortant d’optimisme et d’ambition. Après la période malheureuse des frères Kaczynski à l’euroscepticisme déclaré, la Pologne fait figure de bon élève de la classe:taux de croissance en hausse, chômage en baisse. Le peuple polonais, avec 80% d’opinions favorables, se range parmi les plus europhiles. Avocat de la solidarité envers la Grèce, d’un renforcement du budget, du maintien d’une politique agricole forte, d’une politique énergétique commune, de progrès en matière de défense, la Pologne est aujourd’hui, plus que la France ou l’Allemagne, un moteur de l’intégration. Elle n’hésite pas à critiquer l’affirmation des points de vue nationaux aux dépens de l’intérêt commun. Elle n’est cependant pas elle-même au dessus de tout reproche. Sa richesse en charbon explique sans la justifier sa timidité environnementale.
03 juillet 2011
L'Europe en danger
La Cadière, 29 juin. Quelle que soit l’habileté des gouvernements à imaginer des solutions à la crise de la dette grecque qui ne consistent qu’à retarder l’échéance, l’Europe est en danger. Elle est en danger car elle est en passe de perdre l’appui des peuples sans lequel son avenir n’est pas assuré. Une importante partie du peuple grec se ressent comme victime de l’UE et du FMI, avec une hostilité particulière envers l’Allemagne qui va jusqu’au rappel des dommages subis lors du dernier conflit mondial. Les peuples du Nord appelés à venir au secours de la Grèce en ont assez de payer pour la légèreté et l’imprévoyance de ceux du Sud. Cette double hostilité réciproque est redoutable. Elle rappelle les heures sombres de l’Histoire de notre continent. Elle devrait appeler une grande initiative audacieuse : la mutualisation des dettes, au moins pour une large part, en contrepartie d’un effort grec mieux partagé. Qu’attend-on pour mettre à contribution le budget militaire grec, en pourçentage un des plus hauts d’Europe, les armateurs dont nous apprenons qu’ils échappent à l’impôt et même l’Eglise qui devrait donner l’exemple de la solidarité et qui en a les moyens ?
Diffusé depuis Platier le 3 juillet.
Diffusé depuis Platier le 3 juillet.
19 juin 2011
Trichet occupe une place laissée vide par les politiques
Platier, 19 juin. En proposant un fédéralisme budgétaire et mieux encore un ministre européen des finances, en s’opposant à la banqueroute d’un Etat membre de l’eurozone, Jean-Claude Trichet, se fait le défenseur de l’intérêt de l’Union, sans hésiter si nécessaire à s’opposer aux gouvernements nationaux. N’a-t-il pas tenu tête à Berlin sur la solidarité envers la Grèce et contre un défaut aux conséquences redoutables et à Paris sur la nécessité d’une discipline budgétaire plus rigoureuse et mieux respectée ? Ce faisant, le président de la Banque centrale, fort de la réactivité montrée au plus fort de la crise, en agissant aux limites de ses pouvoirs quand le salut commun l’exigeait, occupe la place laissée quasi vide par un président de la Commission sans énergie et un président du Conseil européen qui, à peine nommé, s’est interdit toute prise de position personnelle, réduisant ainsi son rôle à celui d’un super – secrétaire général. On comprend que l’idée d’un vrai président de l’Europe fasse de nouveaux adeptes, le dernier en date étant l’un des leaders du centre gauche italien, l'ancien président du conseil Massimo d’Alema.
12 juin 2011
Comment sauver la Grèce ?
Paris, 12 juin. Je prie mes lecteurs d’excuser cette nouvelle interruption due à des mystères qui m’échappent. Un conflit peu visible mais très vif oppose Angela Merkel et la Banque centrale au sujet de la Grèce. Alors que l’Allemagne plaide pour une restructuration de la dette impliquant un sacrifice de la part des banques créditrices, la BCE redoute l’atteinte qui serait ainsi portée à la crédibilité de l’euro. En fait, chacun sait que la Grèce ne pourra pas rembourser l’intégralité de sa dette et moins encore supporter les taux d’intérêt qui lui sont imposés. Enorme au regard du PIB grec, la charge est dérisoire au regard de celui de l’UE. La solution qui devrait finir par s’imposer consisterait dans le rachat de la dette grecque soit par la BCE, soit par le nouveau fonds européen de stabilité financière. En contrepartie, la Grèce devrait poursuivre ses réformes mais sans se voir imposer des mesures socialement insupportables, son remboursement étant étalé sur une longue période et assorti de taux d’intérêts modérés. Quant aux banques, elles pourraient être fermement invitées à accepter une réduction drastique de leur rémunération en contrepartie de la récupération intégrale du capital.
10 juin 2011
La chute de Strauss-Kahn, un coup dur pour l'Europe
Paris, 24 mai. De la foule de commentaires qui ont accompagné la chute du directeur du FMI, je retiens l’observation suivant laquelle DSK était la seule personnalité susceptible de convaincre la Chancelière allemande de la nécessité de faire preuve de solidarité pour sauver les pays membres de la zone euro en difficulté, fût-ce de leur faute. Sa disparition dans les circonstances aussi affligeantes qu’invraisemblables intervient au moment où la pression des marchés s’exerce de nouveau sur les pays endettés. Si sympathique soit-elle, la révolte pacifique des jeunes Espagnols pourrait, si elle devait perdurer et s’étendre, ajouter l’Espagne à la liste des candidats au renflouement, ce qui en augmenterait sérieusement le coût. Quoi qu’il en soit le cours de l’euro se maintient, malgré une baisse légère ces derniers jours, à un niveau qui dépasse largement la parité des pouvoirs d’achat : 1,40 $ au lieu de 1,20. Voilà qui devrait faire réfléchir ceux qui annoncent la fin de l’euro
Michel Barnier pour un président unique de l'UE
Paris, 11 mai. Dans une déclaration faite à Berlin et rapportée dans la Croix du 10 mai, Michel Barnier s’est prononcé en faveur d’un président de l’UE qui serait désigné par un congrès réunissant le parlement européen et des représentants des Parlements nationaux. Il présiderait à la fois le Conseil et la Commission. Cette proposition rejoint celle que j’avais faite lors des travaux de la Convention Giscard et qui avait été reprise par Pierre Lequiller,représentant de l'Assemblée nationale à la Convention. L’éclatement de l’Exécutif européen est en effet l’une des principales sources de faiblesse de l’Europe. A l’intérieur, elle ne facilite pas l’émergence d’un sentiment d’allégeance. A l’extérieur, elle donne une image confuse de l’Union. La désignation par un congrès ou par codécision du Conseil et du Parlement ne devrait marquer qu’une étape en attendant l’élection au suffrage universel. Voilà une question à poser aux futurs candidats à la présidentielle de 2012.
Le Sommet de la honte
Paris, 2 mai. Au moment où la mort de Ben Laden marque un succès important dans la lutte contre le terrorisme mais risque d’exacerber la haine de ses partisans, le spectacle qu’offre l’Europe face aux révoltes arabes est affligeant. Au lieu des manifestations de solidarité que devrait susciter le ralliement des peuples de la rive Sud aux valeurs démocratiques, les nations européennes rivalisent dans l’égoïsme et la courte vue. En témoigne ce honteux sommet de Rome où dirigeants français et italiens s’entendent pour remettre en cause la liberté de circulation des personnes dans l’espace Schengen sans proposer la moindre mesure de solidarité envers les malheureux Tunisiens privés subitement des recettes touristiques qui limitaient leur misère. Seule une aide massive de l’UE justifierait en contrepartie l’exigence d’un contrôle strict des départs vers l’Europe. En attendant l’Europe devrait recevoir et se répartir un nombre de réfugiés sans commune mesure avec celui des réfugiés libyens accueillis par la Tunisie. Encore faudrait-il que l’Europe se dote d’un budget en rapport avec ses responsabilités sinon mondiales, du moins régionales. Que sont devenus les avocats de l’Union pour la Méditerranée ?
Elections européennes, une proposition intéressante
Platier, 26 avril. Les quatre principaux groupes du Parlement européen se sont mis d’accord pour utiliser le droit de proposition que leur donne le traité de Lisbonne concernant le mode d’élection. La principale réforme proposée consiste à donner un deuxième bulletin aux électeurs en vue de l’élection de 25 députés dans une circonscription couvrant l’ensemble du territoire de l’Union. Les partis seraient naturellement conduits à placer sur leurs listes des personnalités ayant une audience dépassant les frontières de leur pays. Ainsi la campagne pourrait prendre le caractère d’un débat européen au lieu d’être l’addition de débats nationaux. Les élus sur ces listes paneuropéennes seraient des candidats en quelque sorte pré-désignés par les électeurs pour faire partie de la Commission dont la nomination intervient après l’élection du Parlement qui a désormais le pouvoir d’élire le président et d’approuver l’ensemble du collège. Cette réforme que j’avais proposée jadis au sein du Mouvement européen serait sans doute de nature à limiter l’abstention. Ce projet, bien que porté par un député britannique, Andrew Duff, appartenant au groupe des libéraux et d’orientation fédéraliste, a malheureusement toute chance de se heurter à un veto de Londres. Encore devrait-il être mieux connu et soutenu dans les pays qui souhaitent un renforcement de la démocratie européenne.
Immigration. Où est l'Europe ?
Paris, lundi 17 avril. Il existe un consensus autour de l’idée que l’immigration est un problème européen mais, dans la pratique, c’est le chacun pour soi qui domine. Le spectacle des querelles franco-italiennes à propos de Vintimille est scandaleux. Au refus de solidarité dans la prise en charge des réfugiés affluant à Lampedusa, les Italiens répondent en délivrant des permis de séjour. Le nombre de personnes susceptibles d’être accueillies dans l’Union et d’y bénéficier de la libre circulation et de la possibilité d’occuper un emploi devrait faire l’objet d’une décision prise à la majorité, en tenant compte, s’agissant des Tunisiens, de ce que leur pays a accueilli plusieurs centaines de milliers de réfugiés venant de Libye. Il conviendrait aussi d’harmoniser les droits sociaux des migrants et de prévoir un financement au moins partiel sur le budget de l’UE. Celle-ci devrait utiliser sa capacité de négociation pour obtenir des pays de la rive sud un contrôle des départs et l’acceptation des réadmissions en conditionnant toute aide de sa part ou de celle des Etats membres. A force de démontrer leur impuissance collective et d’étaler leurs querelles, les gouvernements alimentent un euroscepticisme destructeur. Le succès des « vrais Finlandais » en est le dernier exemple d’autant plus désolant qu’il vient d’un pays jusqu’à présent exemplaire.
Crise de l'euro ou crise de la solidarité ?
Platier 10 avril. Monnaie stable et recherchée, monnaie forte, trop forte pour les exportateurs mais protectrice pour les consommateurs de produits pétroliers, l’euro n’est nullement en crise. Ce qui est en crise, c’est la solidarité qui, si elle s’était manifestée rapidement aurait coûté moins cher, et qui aurait dû conduire à prêter aux pays en difficulté à des taux plus favorables, correspondant aux taux obtenus par le fonds de secours créé par l’UE. La manifestation organisée à Budapest par la Confédération européenne des syndicats est venue rappeler une évidence. Le coût de l’assainissement ne peut reposer exclusivement sur les pays en difficulté. Les gouvernements qui ont fermé les yeux sur les fraudes grecques ou sur le comportement aberrant des banques irlandaises ont leur part de responsabilité, tout comme les banques qui ont prêté à tout va. En venant au secours de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France protègent leurs banques. Qui osera le rappeler à une opinion allemande devenue eurosceptique ? Où est le temps ou l’Allemagne proposait à la France un noyau dur fédéral ?
Une lettre au Monde
Paris, 4 avril . Voici la lettre que j’adresse au courrier des lecteurs du Monde.
L'Europe de la défense serait, selon Alain Frachon, morte et enterrée en Libye (le Monde daté du 1er avril). Mais, pour être morte encore eut-il fallu qu'elle ait connu auparavant un commencement d'existence ! Certes le traité de Lisbonne reconnait à l'Union européenne une compétence " pour définir et mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune, y compris la définition progressive d'une politique de défense commune ". Ainsi le récent accord franco-britannique sur la défense ne fait aucune référence à l'Europe. Pour que naisse une Europe de la défense, il faudrait qu'existe une fédération d'Etats et de citoyens conscients de l'unité de leur destin et désireux d'exister dans la mondialisation. Alain Frachon a raison de souligner que la Libye était l'occasion d'un premier pas. Elle n'a pas été saisie mais d'autres se présenteront. Ne désespérons pas qu'un jour des dirigeants plus éclairés comprennent et fassent comprendre à leurs peuples, dans ce domaine aussi, la nécessité de l'union.
L'Europe de la défense serait, selon Alain Frachon, morte et enterrée en Libye (le Monde daté du 1er avril). Mais, pour être morte encore eut-il fallu qu'elle ait connu auparavant un commencement d'existence ! Certes le traité de Lisbonne reconnait à l'Union européenne une compétence " pour définir et mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune, y compris la définition progressive d'une politique de défense commune ". Ainsi le récent accord franco-britannique sur la défense ne fait aucune référence à l'Europe. Pour que naisse une Europe de la défense, il faudrait qu'existe une fédération d'Etats et de citoyens conscients de l'unité de leur destin et désireux d'exister dans la mondialisation. Alain Frachon a raison de souligner que la Libye était l'occasion d'un premier pas. Elle n'a pas été saisie mais d'autres se présenteront. Ne désespérons pas qu'un jour des dirigeants plus éclairés comprennent et fassent comprendre à leurs peuples, dans ce domaine aussi, la nécessité de l'union.
29 mars 2011
Deux lectures stimulantes
Paris, 29 mars. Mes excuses tout d’abord pour le retard d’envoi de mon dernier message imputable à une fausse manœuvre de ma part.
Laurent Cohen-Tanugi est un des observateurs les plus perspicaces de la construction européenne. Son dernier ouvrage « Quand l’Europe s’éveillera » (Grasset, 9 €) constate en 128 pages le fiasco de l’Europe des Etats et dénonce l’illusion suivant laquelle la coopération entre Etats pourrait, mieux que l’intégration supranationale, faire avancer l’union des peuples européens.Ce n'est pas l'excès d'intervention de l'Union qui rend l'Europe impopulaire mais l'impuissance à laquelle la condamnent des dirigeants nationaux inconséquents. Les seuls domaines où l’Europe parvient à exister dans la mondialisation et à défendre ses intérêts sont ceux qui ont été fédéralisés : la régulation de la concurrence et du marché unique, la politique monétaire et la politique commerciale internationale. Quand les Etats voudront l’Europe, ils devront lui donner les moyens de son ambition, en assumant une relance de l’intégration : budget permettant de financer un plan de relance de dimension européenne, alimenté par des ressources propres, abandon du veto pour la ratification des traités, création d’une vie politique européenne en émancipant le mode d’élection du Parlement européen de logiques purement nationales.
A ceux qui seraient démoralisés par le sévère diagnostic de Cohen-Tanugi, je conseille la lecture d’un autre petit livre « Un petit coin de paradis » d’Alain Minc (Grasset 9 €)
Qu’il s’agisse de leur modèle social, de leurs libertés, de leur démocratie, de leurs institutions, celles des Etats mais aussi celles de leur Union si décriées, les Européens ignorent leur exceptionnelle réussite. L’apport le plus original de Minc consiste dans une saisissante évolution comparée de la démocratie sur les deux rives de l’Atlantique. Naguère en avance sur l’Europe sur à peu près tous les terrains, les Etats-Unis apparaissent aujourd’hui retardataires. En témoignent la peine de mort, la justification de la torture, l’enseignement du créationnisme, le financement privé illimité des campagnes électorales, l’élection de Bush arbitrée par la Cour suprême sans recompte des voix de la Floride, la résistance aux régulations financières, l’élargissement sans précédent des échelles de revenus, l’absence jusqu’à la récente législation d’Obama, si violemment contestée, d’un cadre général de protection sociale. « Les Européens peuvent, pour la première fois de leur histoire, prétendre qu’ils n’ont « ni Dieu, ni maître ». Ils sont bien les seuls au monde à connaître cette situation bénie. Mais inconscients, une fois de plus, de leur propre réussite, ils n’en ressentent aucune fierté. »
Je publierai prochainement dans la Revue Futuribles et dans les Cahiers d’ARRI une recension plus substantielle de ces deux petits bréviaires stimulants et complémentaires.
Laurent Cohen-Tanugi est un des observateurs les plus perspicaces de la construction européenne. Son dernier ouvrage « Quand l’Europe s’éveillera » (Grasset, 9 €) constate en 128 pages le fiasco de l’Europe des Etats et dénonce l’illusion suivant laquelle la coopération entre Etats pourrait, mieux que l’intégration supranationale, faire avancer l’union des peuples européens.Ce n'est pas l'excès d'intervention de l'Union qui rend l'Europe impopulaire mais l'impuissance à laquelle la condamnent des dirigeants nationaux inconséquents. Les seuls domaines où l’Europe parvient à exister dans la mondialisation et à défendre ses intérêts sont ceux qui ont été fédéralisés : la régulation de la concurrence et du marché unique, la politique monétaire et la politique commerciale internationale. Quand les Etats voudront l’Europe, ils devront lui donner les moyens de son ambition, en assumant une relance de l’intégration : budget permettant de financer un plan de relance de dimension européenne, alimenté par des ressources propres, abandon du veto pour la ratification des traités, création d’une vie politique européenne en émancipant le mode d’élection du Parlement européen de logiques purement nationales.
A ceux qui seraient démoralisés par le sévère diagnostic de Cohen-Tanugi, je conseille la lecture d’un autre petit livre « Un petit coin de paradis » d’Alain Minc (Grasset 9 €)
Qu’il s’agisse de leur modèle social, de leurs libertés, de leur démocratie, de leurs institutions, celles des Etats mais aussi celles de leur Union si décriées, les Européens ignorent leur exceptionnelle réussite. L’apport le plus original de Minc consiste dans une saisissante évolution comparée de la démocratie sur les deux rives de l’Atlantique. Naguère en avance sur l’Europe sur à peu près tous les terrains, les Etats-Unis apparaissent aujourd’hui retardataires. En témoignent la peine de mort, la justification de la torture, l’enseignement du créationnisme, le financement privé illimité des campagnes électorales, l’élection de Bush arbitrée par la Cour suprême sans recompte des voix de la Floride, la résistance aux régulations financières, l’élargissement sans précédent des échelles de revenus, l’absence jusqu’à la récente législation d’Obama, si violemment contestée, d’un cadre général de protection sociale. « Les Européens peuvent, pour la première fois de leur histoire, prétendre qu’ils n’ont « ni Dieu, ni maître ». Ils sont bien les seuls au monde à connaître cette situation bénie. Mais inconscients, une fois de plus, de leur propre réussite, ils n’en ressentent aucune fierté. »
Je publierai prochainement dans la Revue Futuribles et dans les Cahiers d’ARRI une recension plus substantielle de ces deux petits bréviaires stimulants et complémentaires.
25 mars 2011
Quelques questions et une suggestion
Paris, 20 mars 2011.
Merci d’abord aux jeunes animateurs du Taurillon pour leurs encouragements à l’issue du Conseil national du Mouvement européen, hier après-midi, auxquels je suis très sensible.
L’intervention en Libye décidée par le Conseil de Sécurité marque un progrès vers cette gouvernance mondiale sans laquelle l’avenir de la civilisation, sinon de l’espèce humaine ne saurait être à long terme garanti. Elle n’en pose pas moins de sérieuses questions.
Comment ne pas éprouver un malaise face au deux poids deux mesures ? Pourquoi les révoltés de Bahreïn n’ont-ils pas droit à la même protection que ceux de Libye ? On connait la réponse : l’Arabie saoudite et son pétrole pèsent trop lourd.
Que reste-t-il de la politique étrangère et de sécurité commune après l’abstention de l’Allemagne ? Alain Juppé, dont on s’accorde à reconnaître les mérites et une autorité personnelle qui manquait à la plupart de ses prédécesseurs, a-t-il déployé tous les efforts possibles pour éviter ce très grave échec de l’Europe organisée ?
Cette affaire montre la nécessité d’une réflexion sur la conciliation nécessaire des politiques nationales et de celle de l’Union. Ne pourrait-on admettre la possibilité de décisions majoritaires permettant une action de l’Union en tant que telle, tout en permettant aux Etats minoritaires de ne pas y prendre part, en tout ou en partie ?
Merci d’abord aux jeunes animateurs du Taurillon pour leurs encouragements à l’issue du Conseil national du Mouvement européen, hier après-midi, auxquels je suis très sensible.
L’intervention en Libye décidée par le Conseil de Sécurité marque un progrès vers cette gouvernance mondiale sans laquelle l’avenir de la civilisation, sinon de l’espèce humaine ne saurait être à long terme garanti. Elle n’en pose pas moins de sérieuses questions.
Comment ne pas éprouver un malaise face au deux poids deux mesures ? Pourquoi les révoltés de Bahreïn n’ont-ils pas droit à la même protection que ceux de Libye ? On connait la réponse : l’Arabie saoudite et son pétrole pèsent trop lourd.
Que reste-t-il de la politique étrangère et de sécurité commune après l’abstention de l’Allemagne ? Alain Juppé, dont on s’accorde à reconnaître les mérites et une autorité personnelle qui manquait à la plupart de ses prédécesseurs, a-t-il déployé tous les efforts possibles pour éviter ce très grave échec de l’Europe organisée ?
Cette affaire montre la nécessité d’une réflexion sur la conciliation nécessaire des politiques nationales et de celle de l’Union. Ne pourrait-on admettre la possibilité de décisions majoritaires permettant une action de l’Union en tant que telle, tout en permettant aux Etats minoritaires de ne pas y prendre part, en tout ou en partie ?
12 mars 2011
Succès européen, inquiétudes britanniques
Paris, 12 mars. L’accord conclu hier au Sommet des Dix-sept importe autant par son cadre limité aux membres de la zone euro que par son contenu, encore que celui-ci ne soit pas négligeable. Un premier pas vers une vraie coordination des politiques économiques est franchi faisant la part plus belle à l’assainissement nécessaire des finances publiques qu’au soutien non moins nécessaire à la croissance. On ne peut que se féliciter de la fermeté opposée à l’Irlande dont le nouveau gouvernement refuse tout relèvement de son impôt sur les sociétés et douter que les concessions consenties à la Grèce suffisent à lui éviter un défaut de paiement. La lecture du dernier n° du célèbre hebdomadaire The Economist révèle l’inquiétude des dirigeants anglais face au renforcement d’un eurogroupe d’où les exclut leur refus non seulement de la monnaie unique mais de tout progrès de l’intégration.
04 mars 2011
L'Europe au défi des révolutions arabes
Paris 4 mars. La vague qui soulève les peuples arabes, du Maghreb à la péninsule arabique, est à la fois un succès et un défi pour l’Europe. Succès de nos valeurs – pour la première fois, la fameuse rue arabe ne se dresse pas contre l’impérialisme occidental mais contre ses propres dictateurs et exploiteurs – défi de faire entendre une voix forte parce qu’unie et surtout de répondre aux attentes de l’autre rive en se gardant de l’ingérence comme de l’indifférence. La juste voie est difficile à définir. Comment ne pas accueillir une partie de ceux qui chercheront asile sur nos côtes quand ils mesureront l’abîme qui risque de s’ouvrir bientôt entre les espoirs nés de la liberté et les contraintes impitoyables de l’économie et de la démographie ? Comment répartir la charge plus équitablement ? Comment obtenir, question jamais posée alors qu’elle est la seule solution rationnelle et humaine, comment obtenir que les immenses richesses de la péninsule arabique soient mises au service de l’ensemble de la région ? Beau sujet qui devrait donner lieu à un dialogue entre l’UE et les Etats-Unis dont on sait à quel point leur importe l’avenir du royaume saoudien. Autre sujet sur lequel les Européens devraient se faire entendre : le scandale que constitue le récent véto opposé par les Etats-Unis à une résolution, par ailleurs unanime, du Conseil de Sécurité condamnant la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens.
28 février 2011
Hommage à deux amis disparus
Paris, 28 février. Deux amis nous ont quitté ces derniers jours, Monique Hunault et Bino Olivi. Monique avait fait partie de ces fonctionnaires militants qui avec François Fontaine animateur du Bureau d’information de la Commission à Paris ont tant fait pour populariser l’idée européenne dans la France des années soixante et soixante-dix. Après sa retraite, Monique poursuivit des activités militantes à l’Association Jean Monnet et à la Fondation Jean Monnet de Lausanne, à Femmes d’Europe et à l’AFEUR dont elle fut l’un des membres les plus actifs. Je connaissais Bino Olivi depuis ma nomination au cabinet de Robert Marjolin en juillet 1962. Brillant Porte-Parole de la Commission pendant une vingtaine d’années, il fut ensuite chargé auprès de l’ambassadeur Jurgensen du projet de Fondation européenne de la Culture seule proposition du Premier Ministre belge Tindemans retenue par le Conseil européen avant d’être torpillée par la conjonction des Néerlandais et d’un diplomate du cabinet du président Giscard d’Estaing. Après ce qui avait été pour lui une cruelle déception, Bino se fit le très remarquable historien de la construction européenne dans son ouvrage "l’Europe difficile" régulièrement mis à jour. Lui aussi membre de l’AFEUR, il participait à nos déjeuners lors de ses séjours à Paris.
19 février 2011
Nouveaux méfaits de l'intergouvernementalisme
Platier, 19 février. Les efforts louables des Allemands et des Français pour rapprocher leurs positions sur la gouvernance économique de l’Union risquent d’être voués à l’échec par le choix des deux principaux pays de la zone euro d’exclure tout recours à la méthode communautaire et de s’en tenir à des accords intergouvernementaux. Cette affaire paraîtra bien abstraite aux non spécialistes. Elle est en réalité très concrète et hautement politique. En privant la Commission de son rôle de proposition puis de gestion, Français et Allemands ont réussi à mécontenter la plupart de leurs partenaires, y compris la Pologne dont le Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes vient de rappeler l’attachement de son pays à la méthode communautaire qui garantit la prise en compte des intérêts de tous et, grâce au vote à la majorité, la prise de décision. Ce n’est pas de cette manière que l’on convaincra les pays moins peuplés d’accepter des disciplines parfois douloureuses telles que l’abolition de l’indexation des salaires ou le recul de l’âge de la retraite. Enfin on doit s’attendre à une réaction fermement négative du Parlement européen.
11 février 2011
Deux leçons à tirer des crises tunisienne et égyptienne
Paris, 11 février. La première leçon est l’universalité de l’aspiration des peuples à la liberté que nient parfois les tenants de la real politik. Le rôle de l’Europe, comme celui des Etats-Unis, plus puissants mais moins proches géographiquement et psychologiquement, est d’encourager une évolution sans violence vers la liberté des élections, l’alternance politique et l’état de droit sans exclure des contacts avec toutes les parties, y compris ceux des islamistes qui se réclament de la démocratie. L’opinion publique est à juste titre déçue du profil bas de la diplomatie européenne face aux révolutions du sud de la Méditerranée. The Economist dans un article sur le bilan de lady Ashton fait observer pour sa défense qu’elle ne peut ouvrir la bouche sans s’être assurée au préalable de l’accord des 27 gouvernements de l’UE. La deuxième leçon à tirer de cette crise est l’impossibilité pour l’Europe de faire entendre sa voix au moment opportun tant que règnera la règle de l’unanimité en politique étrangère. Cependant les circonstances étaient exceptionnellement favorables : pas d’oppositions entre Etats membres, attente des opinions, proximité géographique, affirmation de valeurs communes.
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